Isabelle POUSSIER / Maître de conférence à l’ESPE de Nîmes

 

Rencontre entre enseignant-plasticien : quelques malentendus et des spécificités

Partant des questions, pourquoi et comment travailler à une co-construction pour élaborer un DUO respectueux enseignant-artiste, nous défendrons d’abord un point-de-vue différencié selon les champs disciplinaires afin de clarifier quelques confusions. Des approches disciplinaires diverses montrent que la question de la place de l’artiste dans la classe se fonde parfois sur des malentendus car traitée séparément de l’épistémologie des disciplines et rarement du point de vue des enseignants. De quel artiste parle-t-on ? le mot reste vague.

Observer des expériences originales sans poser les enjeux disciplinaires, en généralisant l’intervention d’artiste qu’il soit musicien ou danseur, sans demander quel objectif préside pour l’enseignant, à l’invitation d’un écrivain ou d’un plasticien, pose problème. Parmi les explications, nous pouvons avancer cette généralisation du terme artiste, mais aussi la formation initiale disciplinaire des enseignants, ainsi que les modalités de recrutement. Les professeurs d’arts plastiques (AP) ont une formation initiale d’artiste, la même que celle des plasticiens (ils sont souvent enseignants ET artistes), ce n’est pas le cas des littéraires devenant professeurs de Lettres qui, en France, n’ont aucune formation à la pratique d’écriture créative.

Nous comprenons pourquoi un écrivain dans la classe fait l’unanimité, alors qu’en AP nous pensons la venue du plasticien complémentaire aux enseignements.

Nous pouvons évoquer à ce sujet la « querelle historique » dans les écoles d’art françaises, le DUEL parfois, entre artiste-enseignant et professeur d’art universitaire. Elle peut exemplifier le malentendu, car il semblerait que les plasticiens-intervenants aient une représentation de leur mission construite sur le mode de la transmission de leur propre expérience artistique et non sur une didactique de la création.

L’expérience de la rencontre avec un plasticien nous semble intéressante aussi à l’école primaire, toutefois les questions du pourquoi et du comment devront être posées, car les professeurs des écoles français (polyvalents généralistes) ne reçoivent pas cette formation initiale de plasticien, mais une formation didactique à l’enseignement des AP. Même si le niveau d’enseignement détermine la nature de la collaboration plasticien/professeur, nous ne pensons pas que l’artiste doive remplacer l’enseignant, ce serait nier la compétence spécifique de ce dernier, et risquer de proposer aux élèves une forme aléatoire d’accès à un savoir souvent mal déterminé. Des plasticiens peuvent entraîner les élèves dans des expériences seulement techniques, loin de la mise en œuvre du processus de création préconisée. Rappelons que la didactique des AP nous a appris que les techniques ne sont plus enseignées pour elles-mêmes, qu’elles sont au service de l’intention créative de l’élève (Gaillot, Roux). Ces pratiques constituent un retour en arrière, loin d’une didactique fondée sur la pratique créative, exploratoire et réflexive de l’élève, articulée à la découverte d’un vocabulaire spécifique qui permet la rencontre avec l’art.

Une recherche de master, réalisée en 2016 à l’ESPé de Nîmes à partir d’entretiens avec des enseignants du primaire et des plasticiens intervenants, a montré que le principal malentendu se situe au niveau des représentations initiales des uns sur les autres, et que l’absence de dialogue peut déboucher sur des crispations, voire le renoncement au projet. Le principe préalable devant être la complémentarité, la définition de la place et du rôle de chacun et la coconstruction continue se sont avérés incontournables pour éviter les frustrations.

A titre d’exemple, le projet de Semaine des arts initié à l’ESPé en 2017, comportait l’intervention d’artistes de plusieurs champs autour de la problématique de l’art In situ. Le pré-projet de la plasticienne pour les ateliers proposés à nos étudiants, futurs enseignants, ne tenait pas compte du public adulte et hétérogène, ni des objectifs de formation. Il était fondé sur

des représentations techniques qui risquaient de faire croire aux futurs enseignants qu’un tel partenariat revient à proposer des exercices techniques et à imiter la démarche du plasticien, et ce, en totale contradiction avec les évolutions didactiques exposées plus haut. L’artiste souhaitait certes insister sur le faire, mais les exercices de dessin académique suggérés ne sont plus d’actualité, il nous a semblé que cela risquait d’être contre-productif. La dimension de création personnelle in situ s’effaçait devant des consignes impositives, et l’ensemble se révélait éloigné des objectifs de création poursuivi à l’école, et dans la formation d’enseignants.

Cet exemple montre qu’un artiste peut construire de bonne foi, des projets à partir de représentations qui constituent des reculs (apparentés à l’enseignement du Dessin d’avant 1968). Après un retour critique, respectueux et argumenté, nous sommes convenus de travailler ensemble à imaginer des situations ouvertes, à co-construire le projet et à faire le point après chaque atelier. Le dialogue a été fructueux, l’artiste a admis n’avoir jamais rien construit avec les enseignants l’accueillant et avoir souvent rencontré des difficultés. Elle a apprécié de faire ce « pas de côté » et nous aussi.

La vision optimiste serait donc de bâtir une réelle complémentarité qui permet de défendre la polyvalence, une formation exigeante des professeurs à l’enseignement des AP, associée à des rencontres régulières avec des plasticiens choisis en cohérence avec les projets des classes et acceptant l’élaboration de séquences co-construites.

L’argument fréquent de la mise en situation de création grâce au plasticien-intervenant ne pourra pas tenir, celui de la rencontre avec l’œuvre non plus, puisque les deux existent déjà dans le cours d’AP. Quant à celui de la modélisation, il sera écarté puisqu’obsolète. Ne pas veiller à ces éléments revient à ignorer plus de trente ans de recherches en didactique.

La présence d’un artiste-plasticien est d’abord un événement qui dynamise la classe. Elle peut permettre la compréhension d’un métier, une rencontre avec un être singulier, avec une œuvre unique. Elle est aussi l’exemplification d’une démarche, d’un engagement artistique, d’une esthétique, d’une expérience du monde de l’art, de l’affirmation d’un point de vue sur le monde et des formes qu’il prend dans les œuvres. Elle est une ouverture de l’école, un lien vers le monde extérieur.

En conclusion, sans remettre en cause l’intervention de plasticiens et sans la confondre avec l’enseignement disciplinaire, il nous semble que pour qu’elle soit fructueuse, il faudra se concentrer sur les apports du plasticien en articulation avec un enseignement exigeant des AP. Les formes peuvent varier, mais doivent rester sous le contrôle expert de l’enseignant qui connaît son public et les objectifs d’apprentissage. L’intervention nécessitera la co-construction des séances et le dialogue tout au long de la séquence d’enseignement. Côté méthode, il faudra choisir des plasticiens en lien avec le projet de l’enseignant, identifier les points forts de chacun, affiner des objectifs communs, communiquer et évaluer ensemble. Pour qualifier un DUO réussi, il sera question de rencontre, d’ouverture, de reconnaissance mutuelle, de complémentarité, d’exigence, de lâcher-prise, de bougé, et de création bien-sûr, d’altérité aussi, d’empathie toujours.

 

Bibliographie

  • GAILLOT, B.-A. (2012. 1997). Arts Plastiques - Eléments d'une didactique-critique. Paris :Ed. Presse Universitaire de France, Collection L’éducateur.

  • ROUX, C. (1999). L’ enseignement de l’art : la formation d’une discipline. Nîmes : Jacqueline Chambon.